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De la tradition orale à l'hallucination artificielle : L'odyssée du partage du savoir (Part I)

De la parole du conteur au village global
8 février 2026 par
De la tradition orale à l'hallucination artificielle : L'odyssée du partage du savoir (Part I)
Ramcaly Tech, David Cresson

Introduction : Le paradoxe de l'abondance

En 2026, un lycéen équipé d'un smartphone peut accéder en trois secondes à plus de connaissances que n'en contenait la légendaire bibliothèque d'Alexandrie. Il dispose d'un pouvoir dont les plus grands érudits de l'Histoire auraient rêvé. Pourtant, il n'a jamais été aussi difficile de distinguer le vrai du faux, l'expertise de l'imposture, le savoir de l'opinion.

Ce paradoxe n'est pas nouveau. À chaque révolution dans la transmission des connaissances, l'humanité a gagné en puissance ce qu'elle risquait de perdre en discernement. L'imprimerie a démocratisé le livre, mais aussi les pamphlets diffamatoires. Internet a libéré l'information, mais aussi la désinformation. Aujourd'hui, l'Intelligence Artificielle promet de synthétiser l'intégralité du savoir humain mais à quel prix ?

Pour comprendre les enjeux actuels, il nous faut regarder le chemin parcouru. Car derrière chaque innovation se cache une tension fondamentale : comment partager plus, plus vite, plus loin, sans perdre ce qui fait la valeur même du savoir, sa fiabilité ?

1. La matérialisation de la pensée : gagner contre l'oubli

L'écriture : figer le temps

Autour du feu, dans les grottes de Lascaux ou les campements du Néolithique, le savoir était une flamme fragile. Les anciens transmettaient oralement les techniques de chasse, les propriétés des plantes médicinales, les légendes fondatrices de la tribu. Mais cette transmission avait un talon d'Achille : elle mourrait avec celui qui la portait. Un sage emporté par la maladie, une tribu décimée par la guerre, et des siècles de connaissances accumulées disparaissaient à jamais.

La première révolution fut celle de l'écriture, apparue vers 3300 avant J.-C. en Mésopotamie. Ces premiers signes cunéiformes gravés dans l'argile n'étaient pas de la littérature, c'étaient des registres comptables, des inventaires de grain et de bétail. Mais leur portée dépassait infiniment leur usage initial : pour la première fois, la pensée humaine pouvait survivre à son auteur. L'humanité entrait dans l'Histoire, au sens propre du terme.

Pourtant, ce gain s'accompagnait d'une perte souvent négligée. L'oral était vivant, adaptable, contextuel. Le conteur ajustait son récit à son auditoire, répondait aux questions, transmettait des nuances impossibles à figer sur le papyrus. L'écrit, lui, était figé, décontextualisé, vulnérable aux malentendus. Platon lui-même s'en méfiait : dans le Phèdre, il fait dire à Socrate que l'écriture donnera aux hommes "l'apparence de la sagesse, et non la sagesse véritable".

L'école : institutionnaliser la transmission

Puis vint l'école, institutionnalisant ce qui relevait jusque-là de la transmission familiale ou clanique. Des académies grecques aux madrasas arabes, des monastères médiévaux aux universités européennes, l'humanité créa des lieux dédiés à la préservation et à la transmission du savoir.

Mais là encore, un prix était à payer. Le savoir devint l'apanage d'une élite. Savoir lire et écrire était un privilège rare, jalousement gardé par les clercs et les aristocrates. Les manuscrits, copiés à la main par des moines dans des scriptoria, étaient des objets précieux, souvent enchaînés aux pupitres des bibliothèques pour éviter le vol.

L'imprimerie : le premier séisme démocratique

Le véritable catalyseur fut l'imprimerie de Gutenberg, vers 1450. Avant elle, produire un livre nécessitait des mois de travail d'un copiste qualifié. Après elle, on pouvait imprimer des centaines d'exemplaires en quelques semaines. Le coût du livre s'effondra. En un siècle, le nombre d'ouvrages en circulation en Europe passa de quelques dizaines de milliers à plusieurs millions.

Cette révolution brisa le monopole du clergé sur le savoir. Martin Luther put diffuser ses thèses à travers l'Europe en quelques semaines ce qui était encore impensable une génération plus tôt. Les idées des Lumières circulèrent de salon en salon, de bibliothèque en bibliothèque. L'alphabétisation progressa, lentement mais inexorablement.

Mais l'imprimerie démocratisa aussi l'erreur, le mensonge, la propagande. Les pamphlets haineux, les fausses nouvelles, les théories fantaisistes trouvèrent le même véhicule que les traités scientifiques. La Réforme et la Contre-Réforme, les guerres de religion, furent aussi des guerres de l'imprimé.

Les silos du savoir : ce qui se perd en chemin

Malgré ces avancées, la circulation du savoir restait entravée par des obstacles considérables.

Les silos géographiques ont fait perdre à l'humanité des siècles de progrès. L'exemple le plus frappant est peut-être celui de la machine d'Anticythère, ce mécanisme astronomique grec d'une sophistication stupéfiante, découvert dans une épave au large de la Crète. Construit au IIe siècle avant J.-C., il ne sera égalé en complexité qu'au XIVe siècle de notre ère soit 1500 ans plus tard. Le savoir nécessaire à sa fabrication avait tout simplement disparu, faute de transmission.

De même, le théorème que nous attribuons à Pythagore était connu des mathématiciens babyloniens mille ans avant lui, et indépendamment redécouvert en Chine et en Inde. Combien de découvertes ont été faites, perdues, et refaites, par des esprits brillants ignorant les travaux de leurs lointains prédécesseurs ?

Les barrières linguistiques et politiques jouèrent aussi leur rôle. Pendant des siècles, le savoir scientifique arabe, algèbre, médecine, astronomie, resta largement inconnu en Europe occidentale, jusqu'à ce que les traducteurs de Tolède entreprennent de le rendre accessible en latin. Les tensions géopolitiques, les guerres, les embargos intellectuels créaient des frontières imperméables à la connaissance.

La République des Lettres, au siècle des Lumières, tenta de surmonter ces obstacles. Pour la première fois, les savants de toute l'Europe, et au-delà, correspondirent activement, échangeant observations, expériences, critiques. Voltaire écrivait à Frédéric II de Prusse, Leibniz à l'Académie des Sciences de Paris, Franklin à ses homologues européens. Cette première "toile" de connaissances partagées préfigurait, à l'échelle artisanale, ce qu'Internet accomplirait deux siècles plus tard.

2. Le village global : l'accélération vertigineuse

Internet : abolir les distances

Ces trente dernières années ont marqué une accélération sans précédent dans l'histoire du savoir humain. L'arrivée d'Internet a aboli les distances. Ce qui nécessitait autrefois des semaines de correspondance postale, ou des voyages périlleux, s'accomplit désormais en millisecondes.

Certes, une fracture numérique persistante laisse encore environ un tiers de l'humanité à l'écart de cette révolution. Mais pour la majorité, l'accès à la somme des connaissances humaines est devenu quasi instantané et souvent gratuit. Un étudiant de Lagos ou de Lima peut consulter les mêmes articles scientifiques qu'un chercheur de Stanford ou d'Oxford.

Wikipédia : l'encyclopédie improbable

Des initiatives comme Wikipédia ont incarné cette utopie d'un savoir universel, collaboratif, accessible. Lancée en 2001, l'encyclopédie en ligne compte aujourd'hui plus de 60 millions d'articles dans plus de 300 langues. Elle est devenue, pour des milliards d'utilisateurs, le premier réflexe face à une question.

Son modèle est révolutionnaire : n'importe qui peut contribuer, mais chaque contribution est soumise à la relecture de la communauté, à des règles de sourçage, à un processus de vérification certes imparfait mais réel. C'est un compromis inédit entre ouverture et rigueur, entre démocratisation et contrôle qualité.

La connaissance n'est plus l'apanage des puissants. Un autodidacte passionné peut acquérir, gratuitement, des compétences qui auraient autrefois nécessité des années d'études coûteuses.

La longue traîne : le savoir de niche

L'économiste Chris Anderson a théorisé ce phénomène sous le nom de "longue traîne". Là où l'imprimerie physique imposait une rentabilité de masse c'est à dire que seuls les livres susceptibles de se vendre à des milliers d'exemplaires méritaient d'être publiés, le numérique permet d'éditer et de partager des savoirs de niche pour des micro-communautés.

Un passionné de typographie médiévale, un amateur d'histoire ferroviaire locale, un chercheur travaillant sur un dialecte en voie de disparition, tous trouvent désormais leur public, aussi restreint soit-il. Des savoirs qui auraient autrefois disparu faute de "marché" suffisant peuvent maintenant survivre et se transmettre.

L'intelligence collective : tous émetteurs

Internet a transformé le rapport au savoir d'une autre manière fondamentale : nous ne sommes plus seulement des récepteurs passifs, mais des émetteurs potentiels. Que ce soit pour de la vulgarisation scientifique sur YouTube, des tutoriels de bricolage sur des forums spécialisés, ou des analyses de pop culture sur des blogs, chacun peut contribuer à l'édifice collectif.

Ce "village global", pour reprendre l'expression de Marshall McLuhan, a permis l'émergence de formes inédites de collaboration. Le développement du logiciel libre, les projets de science citoyenne, le journalisme participatif, autant de manifestations de cette intelligence collective décentralisée.

3. L'Infobésité : quand l'abondance devient le problème

Mais cette abondance a engendré un nouveau problème, que nous avons d'abord sous-estimé : l'infobésité.

Quelques chiffres donnent le vertige. Chaque jour, l'humanité produit environ 2,5 quintillions d'octets de données. Chaque minute, 500 heures de vidéo sont mises en ligne sur YouTube, 6 millions de messages sont échangés sur WhatsApp, des milliers d'articles scientifiques sont publiés. La production mondiale de données double tous les deux ans.

Face à ce déluge, l'esprit humain est débordé. Nous avons résolu le problème de l'accès mais nous avons créé celui du tri. Comment distinguer, dans cette masse, l'information pertinente du bruit, l'expertise de l'amateurisme, le fait de l'opinion ? Les moteurs de recherche nous fournissent des millions de résultats, mais la hiérarchisation reste notre responsabilité et cela devient une tâche de plus en plus impossible à assumer.

C'est dans ce contexte qu'émerge la promesse de l'Intelligence Artificielle. Entraînée sur le corpus quasi intégral du web soit des milliards de pages, d'articles, de livres numérisés, elle promet d'être le synthétiseur ultime, capable de traiter un volume d'information qu'aucun cerveau humain, qu'aucune équipe de documentalistes, ne pourrait appréhender. Elle abolit les barrières linguistiques, simplifie la complexité, compresse le temps d'accès au savoir. Elle offre la perspective d'un tuteur universel, personnalisé, patient, disponible à toute heure. En croisant des millions de publications, elle peut même aider les chercheurs à connecter des points invisibles pour l'esprit humain comme l'a montré AlphaFold en prédisant la structure de protéines que la biologie peinait à élucider depuis des décennies.

La promesse est immense. Mais toute promesse a un revers.

À suivre...

Dans la seconde partie, nous jouerons les avocats du diable. Car si l'IA peut devenir le plus puissant vecteur de connaissance que l'humanité ait jamais conçu, elle pourrait aussi en devenir le plus redoutable falsificateur. Hallucinations, effondrement des modèles, propagande industrialisée, concentration du pouvoir, les ombres de la machine méritent d'être regardées en face.

Partie II → "L'IA : meilleur allié ou pire ennemi du savoir ?"

De la révolution industrielle à la révolution de l'IA : vers la fin des entreprises telle que nous les connaissons ?